Révolution burkinabè : scepticite aigüe

J’ai exprimé mon scepticisme sur la « révolution » burkinabè. On m’est tombé dessus à bras raccourci. J’en ai entendu quelques vertes et pas mûres. Je dois avouer que je m’y attendais. Comment est-ce qu’on peut être sceptique devant la volonté du peuple ? Quelle ignominie rien que d’y penser ? Quelle folie ! Je ne suis absolument pas digne, à entendre certains, de l’héritage de Sankara, Mandela, Lumumba et autres héros africains. J’aurai été un africain lambda, je me serai auto-pendu haut et court pour cet affront.

Mais voilà. Je ne suis pas un africain lambda. Mon naturel me pousse à jouer l’avocat du diable, à faire preuve de ce que j’appelle du scepticisme rationnel (bon, je pense qu’une bonne partie de mes relations confond être sceptique et être négatif). Avec le temps, je me suis pris au jeu. Trouver des failles dans des processus, des raisonnements, la petite bête : en gros faire chier mon monde. Pour mieux comprendre je livre un secret : quelques minutes avant ma naissance, une voix me disait « ta mission si tu l’acceptes est de faire chier le monde ». J’avoue je ne me rappelle plus de la réponse que mon futur moi a donné. Mais ce n’est pas important. Ce qui importe ici c’est mon scepticisme sur les évènements au Burkina Faso.

Afin de bien cadrer la suite, je tiens à affirmer que je n’ai aucune affection pour tonton Blaise (je peux bien l’appeler tonton Blaise puisqu’on m’a catégorisé comme étant pro-Compaoré). Donc tonton Blaise, je n’ai aucune affection pour toi. 27 ans au pouvoir, c’est beaucoup. Des individus ont eu le temps de naitre, vivre et mourir. De grands empires industriels sont tombés. Après 27 ans il est normal que les citoyens veuillent autre chose.
Mais étant ce que tu es (présumé assassin de ton ami), tu t’es dit qu’il serait intéressant que tu restes un peu plus. Pourquoi pas. Tu as quand même impulsé un certain développement dans ton pays. Le PIB est en constante croissance depuis 2000. Après on me dira que est ce que la richesse créée est équitablement répartie ? Si j’en crois les citoyens burkinabè, non. D’une certaine manière, tu t’es imposé comme garant de la stabilité sous régionale. A tel point que ton homologue sénégalais voulait que tu restes. Je ne peux que spéculer sur ce qui s’est passé dans ta tête. Mais le résultat est que tu voulais « rectifier » (terme emprunté à un ami) la Constitution afin de pouvoir rester.

Dès que les rumeurs de cette rectification ont commencé, tes opposants les plus farouches ont commencé à haranguer le peuple qui n’en demandait pas tant. Lui aussi, pour des raisons plus nobles, veut ton départ. Tous ont cru que la rectification se ferait par un référendum.
Et c’est là tu as montré ton génie. Je pense toujours qu’un président doit être retors, rusé, stratège et avoir quelques longueurs d’avances. Qualités que tu as. Pendant que les opposants et la populace manifestaient pour éviter le référendum, tu es resté tranquille. Ce n’est pas la rue qui gouverne comme le disait un parti politique français. Faut dire qu’aucun leader de cette alliance peuple-opposants ne sait lire et réfléchir. Bon, ils sont probablement allés à l’école mais faut croire que ça n’a pas porté ses fruits. Parce que cette Constitution que tu voulais rectifier stipulait en son sein que toute modification se ferait à la majorité des ¾ des membres du Parlement. Si la majorité des ¾ n’est pas atteinte, on passe alors à la voie référendaire.
Toi et tes partisans n’avez pas la majorité des ¾. Donc pendant que les opposants haranguaient le peuple, tu négociais tranquillement avec quelques petits partis leurs voix pour obtenir la majorité, permettant alors que le projet de loi qui serait déposé ne soit pas rejeté.
Rien que pour ça, je trouve qu’aucun leader de l’opposition n’a la trempe d’être président. Pour moi, un chef d’Etat ou un candidat à la magistrature suprême, s’il ne devrait connaitre qu’un texte juridique, c’est la Constitution. Donc aucun opposant n’a pris la peine de s’asseoir 10 minutes et de se dire « quels sont les moyens légaux pour empêcher la modification ? » Personne n’a songé à relire la Constitution pour voir ce qu’Elle disait ?

C’est à ce moment que j’ai développé un début de “scepticite” par rapport au soulèvement populaire chez toi. En tant que citoyen, je ne sais pas si j’aurai cautionné des dirigeants incapables de savoir ce que la Constitution dit.
Néanmoins, les manifestations ont continué. Puis j’apprends que les opposants ont chargé général à la retraite, ton ancien ministre de la défense et ancien chef d’état-major de négocier avec toi. Ma scepticite devenait de plus en plus forte. On demande à un ancien compagnon, de la même corporation que toi de négocier avec toi. Comme si les sympathisants de François Fillon à l’UMP demandaient à Jean-François Copé de négocier avec Nicolas Sarkozy pour eux.
Entre temps, je lisais des réactions de burkinabè qui justifiait la violence et le pillage qui s’opéraient.
Puis tu as démissionné. Personnellement, et beaucoup de gens s’ils veulent être honnêtes, non plus. Tu as démissionné. Tu aurais pu rester, laisser une crise s’installer. Parce que légalement, tu étais toujours président. Tu aurais pu diviser, envoyer ta garde au-devant des manifestants. Pour moi, il s’agit d’un éclair de lucidité, un soupçon de grandeur. L’exemple a montré que cela se passait trop rarement ainsi. Pour ça, tu auras droit à une infime partie de mon respect pour ne pas avoir fait couler plus de sang.

Et pour conclure, l’armée qui dit prendre ses responsabilités et déclare assurer la transition. Ce qui était au départ un soutien modéré à la volonté du peuple burkinabè s’est transformé en scepticite aigüe. Parce que l’armée qui prend le pouvoir après ta démission volontaire et avec l’accord de certains opposants, personnellement ça ne me rassure pas. Je ne connais pas beaucoup d’exemples dans l’histoire africaine où un gouvernement militaire de transition soit la meilleure chose. J’ai l’impression que les burkinabè se sont fait voler leur révolution.
En même temps, il n’y pas non plus beaucoup d’exemples où un président accepte de démissionner après des décennies suite à 2 jours de soulèvements et 3 morts. En d'autres termes, c'est peu.

Je souhaite vivement que tout se passe pour le mieux au Burkina Faso. J’aimerais que cette expérience soit positive et serve d’expérience à certains chefs d’Etats africains. Surtout pour le petit pays au sud-est des frontières burkinabè. Mais mes vœux sont accompagnés de scepticisme rationnel. Et n’en déplaise à beaucoup, j’ai le droit d’être sceptique. je dirai même plus : je susi sceptique ascendant positiviste. Dans 3 mois, on en reparlera.

Je ne suis qu’un jeune africain issue de la classe moyenne supérieure et déconnecté des réalités du jeune africain lambda. Je suis pro-mariage et pro-adoption pour les homosexuelles, je suis contre la peine de mort. Je ne crois pas au modèle démocratique occidentale pour l’Afrique. Je n’ai pas d’affections pour Kemi Saba encore moins pour Tariq Ramadan. J’aime bien Booba. Je suis social-libéral. Je me situe au centre droit d’un échiquier politique (Juppé, président !!!). Mais surtout je préfère la moutarde au ketchup et à al mayonnaise.
Mon plus grand plaisir est de prendre ma bouillie pour bébé sur le toit de ma résidence en plein milieu de la nuit. Et ma raison de vivre : faire chier le monde.

“Great intellects are skeptical.”* — (Friedrich NIETZSCHE)
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