Comme le roi d’un pays pluvieux

« Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,

Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très-vieux,

Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,

S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.

Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,

Ni son peuple mourant en face du balcon. »

Charles BEAUDELAIRE : Les fleurs du mal, Spleen et idéal.
Beaudelaire est sans contestes mon poète francophone préféré et Les fleurs du mal sont la quintessence de la poésie française. Cette œuvre aborde un thème constant de mon existence : le spleen.

Le spleen selon Larousse est une mélancolie sans cause précise. Mais cette définition ne me convient pas. Elle est incomplète, imprécise. Elle ne rend pas hommage à l’artiste. Le spleen baudelairien, d’après votre serviteur, est un ennui intellectuel et émotionnel. Le spleen est un ennui existentiel. Un état qui vous paralyse, vous inhibe et à petit feu vous détruit.

J’ai le spleen. J’ai le spleen façon Baudelaire.
J’ai tout ce que je peux objectivement désirer. J’ai une famille extraordinaire. J’ai des amis magnifiques. Malgré mon caractère, ils se trouvent toujours des êtres humains qui m’apprécient et qui m’aiment. Ceci restera toujours un mystère pour moi. Je suis doué intellectuellement. Et professionnellement, je vais entamer une aventure qui s’annonce exceptionnelle.

Mais il y a toujours ce mal-être, ce mal-vivre qui s'installe fréquemment. Cette apathie délicieusement douloureuse qui me possède de manière récurrente.

Et pourtant il y a la Coupe du Monde de football qui se déroule actuellement. Mais je ne vibre pas. Je n’y arrive pas. Au regard de la situation sociale au Brésil, au regard des différentes crises qui secouent la planète. La situation palestinienne est l’exemple le plus patent. Chaque jour amène son lot d’horreur et de malhonnêtetés intellectuelles. Malhonnêteté intellectuelle car les deux parties font preuves de désinformations et de démagogie.
La démagogie. C’est l’arme favorite des dirigeants politiques de toutes obédiences, de toutes nationalités. D’Obama aux fous de Dieu du diable de l’EIL. Ce qui m’en amène aux peuples, à nous citoyens. Nous avons aujourd’hui accès à l’outil le plus puissant en matière d’informations : Internet. S’instruire, se documenter, se cultiver coute beaucoup moins cher qu’il y a quelques années. Malheureusement, il est devenu usuel de voir tomber des gens dans le piège de la désinformation. Plus personne ne prend la peine de vérifier les sources d’un article qu’il a lu, de vérifier, d’entendre des opinions contradictoires. Du moment que ça conforte nos idées et s’insère dans notre prisme de réflexion, le reste ne compte pas. Docteur Web & Mister Internet.

J’ai le spleen. J’ai le spleen façon Baudelaire.
Des jeunes nigérianes enlevées par Boko Haram aux viols récurrents d’indiennes en passant par les projets de lois restrictives de libertés individuelles en France, où est passée la capacité de mobilisation de nos ainés ? Cette fougue qui permettait de faire capoter des lois liberticides, de mobiliser et d’obliger nos dirigeants à porter assistance et aide à ceux qui en ont le plus besoin ? Cet intérêt pour le bien être du prochain ? Comme le dit mon meilleur ami, les hommes aiment les beaux discours et s'indigner, condamner tel ou tel acte et tout. La vérité est que nous ne prenons presque jamais la vraie mesure des souffrances des autres. Nous nous battons pour notre bonheur et ce au détriment des autres. Tant que nous avons ce que nous voulons, nous fermons les yeux sur la souffrance des laissés-pour-compte. Puis nous nous étonnons qu'un beau jour ils prennent les armes pour une raison ou une autre et là nous nous indignons. Nous sommes la vraie racine du mal par les petites injustices quotidiennes que nous entretenons. Bref pour rendre le monde meilleur, devenons de meilleurs ami(e)s, voisin(e)s, frères, sœurs, pères, mères et citoyen(ne)s.

J’ai le spleen. J’ai le spleen façon Baudelaire.
A Shanghai, chaque instant offrait une opportunité. Apprendre, découvrir, comprendre. Chaque instant était un challenge intellectuel, émotionnel et gastronomique. Il me manque ce challenge. Ce petit truc qui demande une concentration de chaque instant, ces petits moments qui poussent à se remettre en question. Cette découverte permanente de soi. Ces sorties hors des zones de conforts pour aller à la rencontre de l’autre et de soi. Je suis malheureusement de la race de ceux qui s’ennuient rapidement des autres, des situations. Il me faut une émulation constante, il me faut me sentir utile, il me faut des défis.

J’ai le spleen. J’ai le spleen, façon Baudelaire.
J’ai le spleen et je vais en guérir dès le début de ma prochaine aventure professionnelle. En attendant, je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Riche mais impuissant. Jeune et pourtant très vieux. Dans l’espérance d’un moment de soleil.

“L’ennui est un des visages de la mort. ” — (Julien GREEN)

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