Au-Dessus Des Flots : Saison 1 Episode 1 – I Will Survive!

Jeudi à cette heure, je serai en salle d’embarquement à Paris – Charles De Gaulle probablement entrain de furieusement tapoter sur mon écran pour répondre aux messages ou de parler au téléphone avec les miens. Mais en attendant je suis en train de réfléchir à comment faire tenir un semestre de vie universitaire dans une seule valise. Et oui. Je n’ai droit qu’à une valise en soute + 1 bagage à main. Mais j’y arriverai. A l’un des détours de cette réflexion, je me rends compte que je n’ai plus un milligramme de gari chez moi. Plus de gari. Aucun grain. Je vais donc aller vivre en Asie pendant un semestre universitaire sans gari. Je suis pendable. Je suis la honte de ma nation. Je sens les regards furieux des anciens rois Behanzin, Toffa, et Séro Kpéra depuis leurs repos au SèHouè*. Le Président de la République du Bénin bondira sur moi. Ma famille me renierait presque si elle l’apprenait.

Mais avant de continuer ma complainte, j’explique c’est quoi le gari et son importance vitale pour le béninois lambda.
Le gari est de la semoule finement granulée obtenue à partir de la pulpe de manioc fermentée, écrasée, tamisée puis desséchée au feu. Il est l’un des éléments de base de l’alimentation béninoise. Il peut être pris sous diverses formes : seul, délayé dans de l’eau sucrée ou pas – on peut y rajouter un peu de citron ou du lait selon les gouts de chacun, sous forme de pate (dans ce cas, le gari devient du êba) en accompagnement d’une sauce. Le gari pour les béninois, c’est un peu plus que ce que représente le thé pour les anglais. De la simple case au fin fond du Bénin profond au palais présidentiel, il est de tous les lieux d’habitations. Il n’est pas rare d’entendre dire qu’"une maison sans gari est une maison malheureuse". Il est extrêmement commun de voir un béninois se lever en plein milieu de la nuit pour assouvir un besoin pressant de gari. Je peux donc dire pour tous mes compatriotes que le gari, c’est la base, un des ciments de notre patrie, un élément important de notre identité culinaire. L’homme de paix se concilie avec tous. Comme le gari se concilie avec tout".

Le gari a plusieurs dénominations. Véritable rockstar des étudiants béninois, ces derniers lui donnent le nom de chlorure de soutien. Parce que peu cher, il satisfait durant les trop nombreux moments de galères estudiantines. Les médecineux l’appellent vitamine G et les chimistes, chlorure de garium. Les silencieux, murmure de manioc. Dans certains villages, il est respectueusement désigné sous le terme lafa. D'autres y voient le sauveur de la nation béninoise. Avec le coton, l’une des principales sources de revenu du pays, le gari dispute le titre d’or blanc. Quant à la petite racaille, elle l’appelle la blanche. Et pour les plus rêveurs, c’est de la poussière de bonheur.

Voilà. J’espère avoir réussi à expliquer le caractère fondamental du gari pour un béninois.
Chaque fois que quelqu’un sort du pays pour une certaine durée, la première chose qu’il met dans ses valises, c’est le gari. Mais moi, je m’en vais à Shanghai. Sans un gramme de gari. "A vivre sans gari, on périt sans gloire" dit-on chez moi. Mais je n’en périrai pas. Je survivrai.
I will survive

“Dans un grain de gari, voir un monde. Et dans chaque murmure de manioc, le paradis. Faire tenir l'infini dans une tasse. Et l'éternité dans une dégustation.” — (William BANKOLE)

*SèHoué : paradis en langue fon

PS : Toutes les citations sus citées sont issues d'imaginations débordantes. La véritable citation en fin d'article est issue du poeme Auguries Of Innocence de William BLAKE : Dans un grain de sable voir un monde et dans chaque fleur des champs le Paradis, faire tenir l'infini dans la paume de la main et l'Éternité dans une heure.
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